18 janvier 2018

Charge mentale

Toute seule dans sa cuisine, elle hurle - SA  cuisine - Bien sûr, ils sont prêts à s'arracher les yeux pour la propriété d'une paire de chaussettes rayées bleue et blanc - ah non, blanc et bleu - Pardon. Mais  LA cuisine, personne ne la lui dispute.  C'est la sienne . Un point c'est tout. 
C'est sans doute pour ça que toute seule dans SA cuisine, elle hurle qu'elle en  a plus qu'assez que 19h30 soit justement l'heure du foot, des jeux, de la lecture, de l'ordi, parfois celle de la musique ou des devoirs; mais JAMAIS, non JAMAIS  celle de la douche, ni des services, ni celle du repas .  
Oui, c'est pour ça qu'elle  hurle. 
Elle  hurle qu'elle n'est pas leur bonne. 
Que si ça continue comme ça, ils verront bien, et qu'elle va vraiment la faire cette grève, et qu'ils mourront de faim, ou pire encore,  elle va se mettre à cuisiner des graines . Ca oui, il vont voir ce qu'ils vont voir . Cette fois ! Au début, comme toujours, ils écoutent d'une oreille, ça fait tellement longtemps qu'elle les menace du pire et que finalement les graines ils les mangent en salade ou parsemées sur les cookies du goûter. 
Mais ce soir là, ça dure , et puis elle hurle vraiment. 
Alors ils viennent. 
Pour ne plus l'entendre. 
Un peu coupables, mais surtout très énervés d'avoir été interrompus.
Et comme toujours, quand ils se sentent pris en défaut, ils sont désagréables. Et ils se mettent à compter . Il y a celui qui vide toujours le lave-vaisselle, celui qui a mis la table - il ne sait plus trop quand, mais il l'a fait c'est sûr ! Celle qui ne veut pas être l'esclave des autres car elle est la seule fille, Celui qui voudrait bien aider mais qui ne sait pas où ça se range...
Elle se renfrogne  encore plus et c'est le moment qu'Il choisit pour rappeler que les repas se doivent d'être pris dans la bonne humeur, et qu'il revient à chacun de  prendre sur elle lui pour faire de ce moment un temps de convivialité. Lui il rentre d'une journée fatigante et il a besoin de se ressourcer. On règlerait cela plus tard.
D'habitude, elle cède : il a raison, la colère se dissout toujours doucement dans les mets qu'elle a préparés,  et dans le babil joyeux  de ceux qui, une fois apaisés,  racontent leur journée, on oublie les cris,on oublie les comptes.
Mais ce soir elle ne peut pas. Le flot de la colère qui s'est déversé sur elle tout à l'heure n'a cessé de grossir.  A présent il la submerge, c'est une vague immense et elle suffoque, prise dans son tourbillon. Elle peine à retrouver la surface, alors elle crie de plus belle  pour ne pas se noyer.

Le job elle l'a fait.
Qui leur sert trois délicieux repas par jour?
Qui dépose, récupère, emmène, veille à l'heure?
Qui connaît les profs, le médecin, la directrice?
Qui sait où sont l'école, le lycée, le collège, le conservatoire, la salle de sport?
Qui connaît par coeur les horaires, la durée des trajets, la longueur des feux?
Qui orchestre jour après jour le ballet familial au soupir près sans jamais rien demander?
Sans jamais râler?
Sans jamais se plaindre?
Sans fausse note? 

QUI ??????

Elle crie tellement fort à présent  qu'ils se bouchent les oreilles pour ne plus l'entendre.
Furieuse, elle s'approche du plus jeune et tend la main pour l'obliger à entendre ses doléances juqu'à la lie. Terrorrisé par cette maman qu'il ne reconnaît plus, il se protège le visage de ses bras.
Ce simple geste ouvre une brèche dans la forteresse de sa fureur , et elle sent une brise légère dans les ténèbres de sa tempête intérieure, comme un signe, infime. Mais elle le reconnaît ce fil doré , c'est celui qui aide à quitter le labyrinthe.
Elle s'y accroche.
Elle regarde la terreur et l'incompréhension dans les yeux de son tout petit.
Elle lit la même interrogation sur les visages des grands ...
Elle les a tellement menacés de qui pourrait arriver le JourDeLaGrandeCrise .
Ils croient peut-etre que c'est aujourd'hui.
Qu'elle est folle. 
Elle s'accroche au fil. 
Sa colère peu à peu cède à la culpabilité d'avoir laissé paraître ainsi sa lassitude et sa frustration, de s' y être laissée aller, de s'être écoutée.

Ce n'est que quelques semaines plus tard qu'elle reviendra sur cet évènement qui lui a laissé dans le coeur comme un petit trou. Elle le sait car depuis elle peine à reprendre son souffle.
Ce n'est que quelques semaines plus tard qu'elle décidera de commencer chaque journée par se reposer. Une demie heure. Un moment de vide qu'elle s'offre, assise sur sa petite chaise, dans la fraîcheur de la maison encore endormie au petit matin.  Et pendant qu' elle laisse son esprit vagabonder à sa guise, il lui semble que la journée s'organise d'elle même, que le temps se dilate à la mesure de ce dont elle a besoin désormais pour reprendre son souffle et bien démarrer la journée.



 Il va de soi que ce texte est une pure fiction  - universelle la fiction - et que toute ressemblance avec des personnes connues serait purement fortuite. D'ailleurs, tout le monde sait bien que sur la banquise les enfants mangent à la cantine, et que le soir, ils sont tout disposés à rendre service à leurs parents adorés .
Bon d'accord,  à " sans râler" , " sans se plaindre" vous saviez déja que ce ne pouvait être de moi dont il était question.
C'est vrai.
Et puis d'abord, je ne parle pas encore de moi à la troisième personne - ça viendra peut-être.

J'avais écrit ce texte il y a très longtemps, je ne sais plus très bien pourquoi, et je l'ai retrouvé il y a quelques jours. Je me suis dit alors que si ma vie avait peut-être ressemblé à ça un jour, ce temps était révolu , et que j'avais bien de la chance. Non que nos enfants soient désormais  toujours Gentils, Polis, Serviables, mais j'ai je crois de meilleures lunettes , et je sais à présent qu'un jour tous les poussins auront quitté le nid et qu'alors je regretterai les soirs où, dans la bousculade, il m'aura fallu préparer seule, un repas pour 6 ou 7 tandis que la marmaille profitait d'une pause canap' bien mérité après une harrassante journée de collège ... Je le regrettrai, ou pas . Je n'ai jamais regretté le temps des couches et des nuits hachées et des enfants qu'il faut habiller le matin. Même si j'ai adoré cette période, en vrai.

Pour 2018 , je vous souhaite de prendre le temps dont vous avez besoin pour changer vos lunettes, et choisir celles qui orientent le regard vers ce qui est beau et bon.

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